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La France Mutualiste

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J’ai vécu un petit évènement dont je n'avais pas perçu, à chaud, toutes les dimensions humaines. Mais, au fil des jours et… des années, il a pris une importante place dans ma mémoire. Est-ce fonction de circonstances ? Aujourd’hui, je vous convie à partager ensemble la belle histoire qui s'ouvre une nouvelle fois sur l'écran de mes souvenirs. Elle est faite, vous le verrez, à la fois d'anxiété, mais aussi d'humanité, de fierté et… de gratitude.

CW

Au dictionnaire "Larousse", on trouve à Gratitude : « Sentiment qui incite à se considérer comme redevable envers la personne de qui on a reçu un bienfait… On exprime sa reconnaissance à quelqu’un. On témoigne sa gratitude à quelqu’un. » J'ajouterai : contraire de l'ingratitude.
Mais, comment faire pour avoir un geste de reconnaissance raisonnable afin de ne pas choquer celui à qui on est redevable ? Il ne faut pas confondre un simple geste de politesse, de reconnaissance, que je qualifierai de "gratuit", avec le geste qui fait suite à une quelconque obligation. Ce n’est pas toujours facile : un petit cadeau, un pourboire, un apéro… un petit billet, un diplôme… un verre d’eau… un bisou… un geste de la main…
Un petit signe, un simple merci, un grand merci, c'est souvent largement suffisant, surtout si c'est sincère. La personne qui le reçoit (c'est le cas du bénévole qui s'engage gratuitement pour le bien d'autrui), n'attend peut-être rien ou attend quand même une petite marque de reconnaissance, ce geste qui fera qu'elle se sentira reconnue, qui va lui faire chaud au cœur.
Mais ne nous noyons pas dans le moralisme… Je vais donc vous raconter maintenant, la belle histoire qui va, j'en suis sûr, plaire à Patricia... Elle met en scène une famille Algérienne en 1958 dans un douar reculé du Constantinois. Le père et sa fille de huit ans en sont les principaux personnages.

Préparation du référendum de 1958 en Algérie.

Je suis stationné dans le Constantinois, après un stage de contre-guérilla à Arzew. Nous préparons le référendum du 28 septembre 1958 qui a été décidé par le général de Gaulle. L’essentiel de notre travail n’est plus la chasse aux fellaghas : il s’agit d’élaborer les nouvelles cartes d’identité de tous les habitants, y compris pour ceux qui en détiennent déjà une, à jour.
C’est un véritable recensement. Les ordres sont : toute la population, en âge légal doit pouvoir voter et… doit voter. Nous travaillons dans des endroits qui n’ont pas vu de Français de Métropole et d’Afrique du Nord avant 1954 (ou si peu), c’est-à-dire dans le Bled. Il s’agit donc, avant le 28 septembre, de préparer administrativement tous les documents nécessaires.
Sur le plan sécurité, il faut assurer le bon déroulement du vote et de ses préparatifs. Et puis, il faut expliquer à tous comment va se dérouler le vote. Nous avons eu des consignes absolument rigoureuses, en particulier le fait qu’il y aura deux bulletins : un blanc pour le "OUI" et un violet pour le "NON", de nombreux votants ignorant lecture et écriture. Ils doivent voter "OUI" parce que le violet est la couleur du mal, de l’interdit : le violet est synonyme de malheur dans l’esprit musulman, donc…

Référendum  du 28 septembre 1958

En mission

Me voilà parti dans les douars environnants avec une jeep et un halftrack, une douzaine de fusiliers de l’Air, un Harki, armés bien entendu, comme pour toute mission de combat. D’autres "armes" aussi importantes sont avec nous : infirmier, appareil photo, machine à écrire, bonbons pour les enfants, cigarettes et du tabac pour les hommes et... cartes d’identité vierges.
Nous sommes le 20 septembre 1958. Nous continuons le recensement : travail harassant, mais passionnant qui nous change des diverses missions opérationnelles. Nous sommes toujours bien accueillis : le café est le moment sacré, de paix, de convivialité et de respect que nous avons les uns envers les autres.
Le peuple du bled attend, des élections, le renouveau. Quel renouveau ? Beaucoup de choses ont été faites, surtout dans les villes, mais il reste encore tant à faire pour les habitants des villages et habitations isolées, souvent très primitives.

Une petite fille de 8 ans

En cet après-midi ensoleillée, j’arrive, avec mon équipe, dans un tout petit douar, apparemment plus pauvre que tous ceux que j’ai recensés ces derniers jours. Après avoir commencé l'établissement des cartes d’identité, Mon Harki m'informe d'un problème important et grave. En effet, un vieil homme d’un certain âge (mais qui peut dire l’âge sur un visage barbu et buriné par le soleil) vient vers moi avec une petite fille. Il me confie qu’elle a 8 ans "environ". N'ayant jamais été déclarée, elle ne figure pas sur les registres d’état civil. Elle n’a donc pas d’existence légale. Censée ne pas être née, elle ne pourra donc jamais obtenir un quelconque papier officiel et surtout une carte d’identité : capital ! Le plus grave est que pour régulariser une telle situation, il est indispensable d’obtenir un jugement écrit du juge local.

L'Administration Française

Or, pour obtenir ce document, il faut que les parents versent, à titre d’amende, une somme de 150 000 francs. Nous sommes en 1958 : somme énorme pour ce père cultivateur illettré et désargenté, ce qui explique, en partie, la non-régularisation à ce jour.
Sans trop réfléchir, spontanément, je rassure notre homme, termine ma mission du jour et nous quittons le village. Mais j’ai l’habitude du respect de la parole donnée, je ne sais vraiment pas ce que je vais pouvoir faire pour lui. Je me précipite à la ville voisine. Ne suis-je pas LE responsable dans un grand secteur ? J’ai 22 ans. Majeur seulement depuis un an, avec droit de vie et de mort dans cette guerre que l'on appelait "pacification".
J’explique le cas particulier au colonel de l’Armée de Terre commandant de garnison et nous allons ensemble voir le juge. Ce dernier, qui est un berbère,  comprend fort bien et fort vite la situation, en particulier l’aspect financier. Il parle un français impeccable : café, verre d’eau, palabres … Finalement, il inscrit sur un registre la date "née présumée en 1950", me donne l'attestation de naissance de la "gamine" ainsi que l’exonération des droits. C’est là assurément un brave homme compréhensif : il me fait aveuglément confiance et applique les textes de façon humaine et réaliste. Il n’a pas tergiversé tant il comprend l’intérêt de la régularisation et l’impact sur les "locaux".
Passée beaucoup trop rapidement dans ma vie, j'avais fait là une belle rencontre. Mais quel bel éclair ! Dans ce monde aux rapports qui pouvaient être conflictuels, c'était une bouffée d’oxygène : l'humanité de l'Administration au service d'un pauvre fellah. Rendez-vous compte, j’avais obtenu un acte de naissance et une exonération de tous les droits… quelle réussite ! J'étais tout heureux et un peu fier du résultat obtenu. Ému lui aussi, Mon Harki me remercie pour mon intervention. C’est comme si c'était lui qui avait reçu ce cadeau extraordinaire. Spontanément, ses deux mains enserrent les miennes, puis il met une main sur son cœur en geste de reconnaissance. Ses yeux parlent d'amitié et d'amour de la France...

Retour au douar

Je veux faire vite. Je repars avec ma jeep sans l’escorte du véhicule blindé. Il est vrai que la zone est bien pacifiée depuis quelque temps. Mais est-ce bien raisonnable ? Nous sommes quatre à bord : derrière, mon Harki et un fusilier, devant, mon chauffeur et… moi-même. Il se fait tard et le soir tombe rapidement. Nous arrivons dans le douar. Au bruit de la jeep, le père sort de chez lui et vient à notre rencontre. Je lui tends ses deux papiers officiels. Mon Harki, tout fier, lui aussi, lui annonce la bonne nouvelle : grâce à mon intervention, sa fille, est enregistrée de façon légale à l’état civil et ce, sans bourse délier. Elle va pouvoir avoir une carte d’identité comme tout le monde.
Le père, tout heureux, ne cache pas sa joie : il nous remercie longuement et bruyamment. Il sourit. Puis par l’intermédiaire de mon Harki, il dit et me fait  comprendre « attends, je reviens. » J’ai déjà entendu cela dans le vieux ksar de Kénadsa où j’avais été obligé de tirer. Que va-t-il se passer ?... Je me doute qu’il va peut-être revenir avec sa fille pour dire « merci. » Ou alors ?...
Il commence à faire très sombre. Je n’avais, pour lors, pas vu plus loin que le bout de mon nez : j’en ai gardé un curieux souvenir. Il revient seul, la main droite derrière le dos… Me serais-je trompé ?... Méfiance ! Sa fille est restée sur le pas de la porte. Nous n’avons donc rien à craindre, mais j’ai été éduqué à me tenir sur mes gardes en toutes circonstances, donc… Méfiance !
Que tient-il dans cette main qui se cache derrière son dos ?... Une arme ?... Pourquoi ?... C’est impossible !... Je lui ai pourtant rendu service ! L’inquiétude grandit au fur et à mesure qu’il s’approche du véhicule. Tout le monde est descendu. Je suis vraiment sur le qui-vive. Le fusilier a armé son PM tout en surveillant les abords. Le chauffeur itou. Quant à moi, les deux mains, bien en vue, sans arme apparente par courtoisie envers le villageois (mon P.A. est dans son holster "DST"),... je balise.
Il fait de plus en plus sombre. Seul, mon Harki a l’air serein : sa présence est rassurante. L’homme s’approche encore, encore et encore jusqu’à me toucher, la main droite toujours derrière son dos. Il continue d’avancer avec un grand sourire. J’avoue quand même : « Je n’en mène pas large. » Soudain… toujours avec ce large sourire… il sort sa main et tend vers moi… une superbe poule dont il tient à me faire cadeau. Ce brave paysan, qui n’avait que quelques volailles, me faisait, sans aucun doute pour lui, le plus beau, le plus grand et le plus cher cadeau du monde.
Bien sûr, je commence par lui dire que je ne veux pas qu’il se démunisse, que ce que je lui ai obtenu est gratuit, mais mon Harki me coupe tout de suite la parole. Il faut absolument que j’accepte ce don sinon c’est vexer le généreux donateur. Sa gratitude était infinie et il avait mis tout son cœur dans cette offrande qui était son gage de remerciement et d'amitié.
J’ai pris cette poule vivante comme on se saisit d’un bien précieux. Grandes effusions. Nous quittons les lieux : il se fait tard, il n’est pas raisonnable de rester plus longtemps.
Nous sommes repartis tous les quatre, conscients d’avoir vécu quelque chose d’immense, d’indéfinissable. Une amitié sincère s’était nouée entre tous les acteurs. La guerre était loin, bien loin, très loin… (J’avais été blessé au mois d’avril, un Jeudi Saint). La nuit était tombée. Sous le ciel étoilé, comme toujours magnifique, nous avons rejoint le cantonnement, sereinement, sans un mot, tout à nos pensées. L’instant était magique ! Et nous avons traversé l’oued une fois de plus.
Aujourd’hui encore, j’ai cette image, dans les phares de la jeep, de ce père heureux nous saluant de la main et du sourire de sa fille devant la porte de sa maison. Cette simple bonne action, dans un océan de tempêtes, prenait une acuité toute particulière !
La poule ? Eh bien ! Un cuisinier du mess l’a préparée et j’ai tenu à ce que nous la mangions à quatre. L’avions-nous réellement méritée ? Ce fellah avait l’air si pauvre ! Mais voilà, ce sont les coutumes locales. C’était son cadeau empreint de gratitude, de reconnaissance, d'amitié qui s'étaient liées entre tous les acteurs de cette belle histoire.

Que sont-ils devenus ce paysan et cette gamine ?

Peut-être que la "petite fille légalement vivante", ayant grandi, se souvient-elle, quelquefois, d’une jeep repartant dans la nuit avec quatre soldats à bord, l’un tenant à la main une poule ?