Aucune lutte ne peut aboutir sans que les femmes y participent aux côtés des hommes.
Il y a deux pouvoirs dans le monde. L'un celui de l'épée, l'autre celui de la plume.
Il en existe un troisième plus fort encore que les deux premiers : celui des femmes. Malala Yousafzai

Marcelle, Germaine ou Pierrette... Nées au sortir de la grande guerre dans les années vingt, il n’est rien de dire qu'épouses de militaires, elles ont eu une vie très
mouvementée. La plupart d’entre elles n’avaient que le certificat d’étude pour bagage scolaire et travaillaient aux champs ou à l’usine.
Si je vous parle de ces dames, c’est que, fils de l’une d’entre-elles, je me sens une certaine légitimité pour retracer à gros traits, par les souvenirs cachés au fond de ma mémoire, mais encore tellement présents, ce que fut, au travers des vies trépidantes d'épouses de militaires, la vie de ma mère, pilote au foyer de notre famille.
Je suis sûr qu’en épousant son beau soldat elle ne s’attendait pas à vivre cette vie de nomade qui a été la sienne. En fait, elle venait de signer, par son acte de mariage, un bail avec l’Armée !
Quitter son travail, sa famille, son lieu de vie n’a pas dû être chose facile. Je me souviens très bien du début de la vie de couple de mes parents. Pas gai du tout. Le logis ?
Une vraie masure ! Une petite maison de village dans la campagne cognaçaise. Une pièce en terre battue qui servait de chambre, de cuisine... où l’on vivait à quatre puis à cinq en attendant mieux. Mais peut-être y étaient-ils heureux ! Sûrement d’ailleurs ! Pour véhicule, nous avions une vieille moto Peugeot, où l’on montait à trois, puis plus tard une Celta4 ou Juva4.
C’était l’époque des familles nombreuses. Quatre, cinq enfants par famille était monnaie courante. Il fallait toute l’ingéniosité de nos mères pour faire des prouesses tant sur le plan vestimentaire que culinaire afin de faire vivre leur petite famille. Bien sûr à cette époque, les vêtements passaient de l’un à l’autre. On ne gaspillait pas. Une petite retouche de couture et le tour était joué. Il est vrai qu’alors, à l’école, les filles apprenaient la couture. Quelle aubaine, car il fallait faire très attention, les payes n’étaient pas mirobolantes !
Je me souviens aussi, qu'au début des années 50, alors que nous avions enfin eu un appartement en cité militaire, de la machine à laver le linge que nos parents louaient et que les dames se passaient de pallier à pallier et de porte à porte. Une aide précieuse que cet engin moderne, venu des Etats Unis, pour nos mères fatiguées par les couches à répétition, dues souvent à Monsieur le docteur Ogino, préconisateur d'une méthode contraceptive non dénuée de trous dans la raquette !
Pour essorer le linge, il fallait le passer entre deux rouleaux qu’elles tournaient manuellement avec leurs petits biscoteaux !
Les vrais chefs de famille en fait, c’étaient elles.
Elles n’en avaient pas le titre bien sûr, mais trop souvent seules, pour cause de missions, manoeuvres ou autres servitudes militaires, elles en assuraient pleinement le rôle, parfois avec un précieux adjoint : le martinet !
À chaque fois que l’on évoque avec ces dames, maintenant presque centenaires, leur vie d’épouse de militaire, on reparle toujours des nombreux déménagements. Vingt, vingt-cinq parfois, qu'impliquaient les mutations.Sur ce sujet cependant, jamais d’amertume dans leurs paroles.
Au fil des années, ça devenait une routine bien réglée.
C'était l'époque où la France rayonnait encore du nord au sud et de l’est à l’ouest de l’Afrique.
Les mutations s’enchaînant très rapidement, quelle que soit la période de l’année, donnaient beaucoup de soucis pour le suivi de la scolarité des enfants. En attendant de
rejoindre leurs époux, elles préparaient le départ : vaccinations, formalités administratives, déménagement : tout déplacement pour accomplir ces tâches était souvent un vrai parcours du combattant. Peu d’entre-elles avaient le permis de conduire.
Cependant, c’était toujours un grand plaisir de découvrir de nouveaux endroits, notamment aux colonies. L'amitié pouvait s'y renouer avec d'anciennes connaissances... le bonheur ! À chaque fois une vie nouvelle commençait.
Tout naturellement, une "grande famille" se formait, des liens se nouaient ou se renouaient.
Alors que la vie en France n’avait pas toujours été facile, là-bas, tout devenait plus aisé. "Fatou" était là pour aider à faire les corvées ménagères. C’était presque la vie de château.
C’est à Dakar que nous avons découvert ce qu’était un frigo. Un grand luxe ! Il fonctionnait au pétrole ! Hé oui ! « C'était tout de même plus cool, au temps des colonies
!» Mais si, mais si !
Comble de bonheur, nous avions pour nous balader, une magnifique "Traction avant" : la 15 dans laquelle nous montions à 12 ! (4 adultes et 8 enfants), car des amis de Cognac nous y avaient rejoints !
C’était l’époque des T6, des vieux JU52 et des alouettes 2 que l’on transportait dans le ventre du Nord Atlas que l’on appelait la "Grise" et du premier "poser" de la merveilleuse Caravelle, sur le sol Sénégalais.
C'était aussi le cinéma en plein air à Ouakam, les fêtes de Noël dans les hangars de la Base, les mariages, les bals au mess des sous-officiers où nos parents "s’éclataient" sur une danse du balai ou du tapis.
Dans les vieux bus au nez arrondi qui nous menaient à l’école, on chantait à tue-tête : « adieu Dakar cabane bambou, où nous avons tous fait les fous ». Il faut l’avoir vécu pour comprendre et apprécier tous ces moments merveilleux passés loin de notre cher pays.
Le voyage de retour Dakar – Paris se faisait en Nord Atlas assis sur des banquettes latérales en toile, séparées au centre du cargo par nos bagages ; ça ne s’oublie pas ! Ni le bruit assourdissant des deux moteurs d’ailleurs !

J’ai souvent évoqué et comparé ma vie nomade avec celle de mes amis qui n’ont jamais bougé de l’endroit où ils sont nés et je me dis que j’ai eu bien de la chance de vivre tous ces moments. Merci Papa !
Mais si je suis évidemment certain que ces périodes passées aux colonies faisaient partie des meilleurs moments vécus par les femmes de militaires, nous ne pouvons que les saluer très bas pour tous les sacrifices consentis et qu'elles consentent encore aujourd'hui.

Jean Louis ABLANCOURT