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Nos amis de la Légion

Camerone

Samedi 30 avril

Céremonie 11 heures au siège de la section de Parentis en Born. Apéritif et couscous 28 €.

Remise des Képis Blancs

à une nouvelle promotion de légionnaires, Mardi 24 mai à 16 heures Arènes de Parentis en Born

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Monsieur Jean RIGUET

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De Marie-Josée Ablancourt

Prof de lycée à Nancy, Marie-Jo était partenaire, avec une de ses classes, d'un lycée de Limassol à Chypre. D'un séjour effectué là-bas en 2013, elle a écrit un magnifique texte, publié en français dans le bulletin des profs de français de Chypre en 2015. Elle nous le transmet, craignant cependant que «"ça sonne" trop d'actualité ! » dit-elle. Néanmoins, notre comité de rédaction a décidé de l'éditer, considérant que l'épisode de guerre qui a conduit à la séparation de Chypre, Turque au nord, et Grecque au sud, est un fait historique connu et reconnu depuis près d'un demi-siècle.

C ’est une petite île, comme une larme posée sur la mer méditerranée, et ce sont les pleurs de son peuple martyr qui la baignent.
Une ligne de barbelés sépare, depuis presque cinquante ans, deux communautés, comme une cicatrice immonde, profonde, boursouflée, définitive.
Pourtant selon la légende, Aphrodite, déesse de l’amour, naquit de l’écume en un point où la mer se jette sur les rochers de la côte de Paphos... C’est une île au charme qui aurait pu se prolonger longuement, à travers les légendes comme à travers l’Histoire. Cette terre où le soleil séjourne toute l’année, qui fut hellène, romaine, byzantine, arabe, franque, vénitienne, ottomane et enfin britannique, aurait dû rester éternellement "l’île de l’amour". Chypre vivait en paix entre orient et occident, jusqu’à...
15 juillet 1974 : « Vite, vite, Dimitris, réveille-toi, ils arrivent, ils sont au port, des centaines, des milliers de soldats turcs armés comme pour la guerre ! » Mais c’est la guerre...
Puis, un fracas de bombes en pleine nuit, des éclats de lumière comme celle d’un feu d’artifice mortel, des tirs de mitraillettes, des cris, des portes ouvertes à grands coups de pieds, des hurlements, des pleurs. L’effarement des familles innocentes arrachées à leur sommeil. L’incompréhension, la peur au ventre, viscérale, animale. Les enfants qui gémissent et que l’on essaye de rassurer alors qu’on ne comprend pas soi-même la raison de ce déluge de violence. Des corps qui tombent, morts sans avoir eu le temps de se défendre. Se défendre de quoi ? On ne le sait pas, on vivait tranquille, sans luxe mais heureux, au rythme nonchalant des saisons qui se ressemblent presque toutes, et qui lézardent sous le soleil immuable.
Sans réfléchir, Dimitris et Iria, comme beaucoup d’autres, emballent en hâte, un peu au hasard, ce qui leur tombe sous la main, quelques vêtements pour eux et leurs trois enfants, Athos, Eleni et Andrie, deux ou trois couvertures serrées par des ficelles, le crucifix de leurs parents. Il faut fuir vite, descendre vers le sud, le plus loin possible, en se dirigeant vers la côte tant que cela sera possible. La vieille voiture tiendra-t-elle le coup ? Ils partent sans se retourner avec l’espoir de revenir bientôt, de reprendre le cours de leurs vies, d’oublier cette parenthèse odieuse, ça ne durera pas longtemps, tu verras Iria, c’est certain… Les enfants ne veulent pas quitter leur maison, leurs amis, ils sont bien trop jeunes pour comprendre.
En deux jours les envahisseurs turcs vont occuper le Nord de l’île contrôlant plus d’un tiers du territoire. Impitoyables, ils tuent, mutilent ceux qui tentent de s’opposer à eux. La capitale Nicosie devient le Berlin de la Méditerranée, une "ligne verte" sépare les deux communautés, frontière infranchissable qui n’a de verte que le nom. Le reste du monde assiste quasi indifférent à cette tragédie gréco-turque. C’est loin Chypre et il n’y a pas de pétrole là-bas… Seul le président français Giscard d’Estaing tape du poing sur la table pour limiter l’invasion, et les chypriotes lui en seront toujours reconnaissants.
Pourquoi ce déferlement de haine, de cruauté ? Qu’est ce qu’on a fait à Dieu pour qu’il nous abandonne ainsi ? De quoi doit-on être puni ? C’est ce que les 200 000 chypriotes grecs, qui ont dû fuir en un an, se demandent.
Au milieu du "territoire frontière", la zone tampon est large de quelques mètres à 7 kilomètres. Famagousta, port de l’est du pays est l’une des villes touristiques les plus prisées, sable blond et mer chaude, est devenu le symbole de cette guerre. En une nuit, en juillet 1974, elle a été bombardée par les troupes turques, détruisant les hôtels, et les trois quarts de la ville, tuant touristes et habitants. On l’appelle maintenant "la ville fantôme" ou "la ville martyre" et on l’aperçoit, meurtrie, en ruine, jamais reconstruite et désertée, depuis l’autre côté à Dhérinia.

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La vieille voiture a rendu l’âme vers Lemesos (Limassol), au bord de la mer, mais la mer n’est jamais loin à Chypre, c’est la sève qui la nourrit, qui caresse les rochers, qui borde les plages dorées. Et c’est là que la famille s’installera.
On se retrouve avec d’autres émigrés, puisqu’on est devenu des étrangers dans son propre pays, et on partage le peu que l’on a, on se soutient, on s’entre-aide. Lorsque l’un flanche, accablé par les souvenirs, le chagrin d’avoir laissé là-haut, dans le nord, une partie de sa famille qui n’a pas pu partir, des parents trop âgés pour risquer le voyage ou pas assez aventureux pour recommencer ailleurs, partir de zéro, l’autre le porte à bout de bras. On se raconte sa vie "d’avant" mais on sait que jamais on ne retrouvera les siens, sa maison, son bout de jardin. Il faut cependant avancer, pour les enfants, pour tous les Yannis, Christia, Hamidi, Marianna, George qui naîtront en exil mais pourtant chez eux...
Toujours, au cœur, ils garderont cette blessure, cette plaie béante et profonde qu’ils leur transmettront comme un héritage génétique de génération en génération.
Athos, Marianna, plus tard retourneront dans leurs villes en passant " frontière", aux check points avec un passeport, comme autrefois en Allemagne ou en France pendant la guerre pour passer de zone libre en zone occupée. Là, ils découvriront que leurs maisons sont habitées par des familles turques qui ont tout saccagé, ravagé, détruit. Chez Athos dans une pièce sont relégués les quelques meubles et souvenirs, des photos, abandonnés là en vrac, il fallait prendre l’essentiel, ses parents dans la hâte, n’ont pas trié… Il ne pourra pas entrer et il ne vaut mieux pas, il aurait trop mal mais il demande à pouvoir récupérer quelques photos. La maîtresse de maison toute de noir vêtue et voilée lui tend sans un mot, un petit tas de photos qu’il emporte pour les regarder plus tard, seul, les visages de son passé.
Marianna, elle, ne pourra rien rapporter sauf cette rage au cœur qu’elle éprouve toujours à presque 50 ans, les yeux embués lorsqu’elle en parle dans son anglais parfait, à ceux en qui elle a confiance, car c’est intime cette haine, ça ne se dépose que dans des âmes bienveillantes et compatissantes. « Tu te rends compte, me dit-elle, ils ont détruit nos églises pour en faire des mosquées, ils ont détruit toutes nos icônes ! ». Je te comprends, Marianna, oui, très bien. C’est que maintenant, même si c’est sur la même île, on peut dire sans se tromper que ce sont deux pays différents. Au nord, on est musulman, on prie Allah. Les femmes sont voilées pour la plupart, habillées de couleurs sombres, sortent peu. On ne chante pas, on ne fait pas la fête, partout les soldats veillent. Les villes sont tristes, sales, mal entretenues. Les hôtels sont bon marché, il faut bien attirer les vacanciers, ceux qui ne savent pas ou qui s’en fichent… Moi, je ne pourrais pas.
Au sud, on prie le Christ des orthodoxes. Les femmes sont belles et libres. Elles s’habillent de robes aux couleurs vives, souvent longues qui dansent gracieusement sur leurs corps bronzés. On vit intensément, on danse, on chante, on organise de grande réunions familiales ou amicales. Il n’est pas rare aux mariages, d’inviter 1000 personnes ! Tout le village est là et comme on est tous cousins, toute la famille est rassemblée autour des mariés ! La tradition veut que chaque invité donne au jeune couple une enveloppe avec une petite obole pour les aider à démarrer dans la vie, en échange d’un petit cadeau, quelques sucreries dans des sacs de tulle brodés...
On aime les longues tablées où chacun apporte un plat. On sert des mets délicieux mais simples qui sont cuisinés avec amour. Feuilles de vignes farcies, salades avec 7 ou 8 légumes ou fruits et de ces fromages locaux si bons. Des plats de mouton ou de bœuf mijotés, des poissons grillés, beaucoup d’épices mais pas trop fortes, c’est divinement parfumé. Des pâtisseries sucrées ou au miel, comme en Orient.

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Elle est si belle cette île mais la terre est si pauvre, si caillouteuse ! Dans les endroits où elle veut bien donner, il y a 3 récoltes par an. On peut vendre le long des routes des énormes pastèques, des olives, des noisettes, des amandes, des légumes de son jardin, exposés dans le coffre ouvert de sa voiture et qui font le délice des citadins.
Les paysages sont variés mais arides. On passe d’un champ d’oliviers ou un carré de vignes à un endroit désertique et brûlé. Il fait si chaud que les pierres blanchissent sous le soleil.
Les ruines helléniques et romaines abondent. On a le choix pour se plonger dans l’histoire ancienne et tout se mélange en un chaos culturel entre tas de pierres ou restauration minutieuse et les plantes poussent au milieu des pierres, charmant l’œil à chaque détour de chemin sur les sites. Un olivier pousse entre deux mosaïques, des lauriers roses surplombent une petite arène, c’est beau et incongru. On dirait des tableaux impressionnistes composés de petites taches de couleur. La nature est plus forte que l’homme, elle est conquérante et triomphante même dans les endroits les plus inhospitaliers.

Il y a aussi les plages, et leurs milliers de touristes qui viennent chercher le soleil, principalement des Russes, nouveaux riches qui colonisent à leur tour le pays, bruyamment et sans ménagement. Quelques français, mais pas beaucoup, et pourtant, ils sont fort appréciés, ce sont des amis, et les gens sont curieux de savoir comment on vit chez nous. Tout le monde connaît la Tour Eiffel mais c’est à peu près tout !
A même pas une heure de la côte, on découvre le milieu des terres sèches et arides et aussi les montagnes au centre de l’île, les monts Troodos, verts et boisés, le seul endroit où on trouve parfois l’hiver un peu de neige et un peu de fraîcheur l’été, sous les seuls grands arbres du pays.
Comme sur la plupart des îles, l’eau est un problème à Chypre. Le ciel retient des pleurs, pourtant il en aurait des raisons de pleurer sur son pays martyr ! L’eau est rare et on la retient dans des petits réservoirs qui sont campés en haut des maisons, sur le toit et qui confèrent au paysage cette impression étrange d’inachevé. Les villes sont calmes, sauf la nuit où les klaxons des voitures rivalisent avec les pétarades des mobylettes, on se couche tard, très tard à Chypre pour profiter de la relative fraîcheur des nuits. Le soleil se lève tôt toute l’année vers 5 heures et se couche vers 20h, les soirées sont longues et parfumées de l’odeur du jasmin, des roses, des lauriers, des bougainvillées.
Les gens de ce pays sont si gentils, si accueillants ! Ils sont si heureux de pouvoir partager avec les touristes qui viennent les visiter. Au détour d’une rue, en ville, installés sur un trottoir étroit, deux hommes jouent aux échecs sur une petite table. Au marché, fruits et légumes sont posés là, en vrac, sur des étals de bois. Le bulbe d’une église apparaît dans le lointain. Chaque coin de rue réserve la surprise d’une petite merveille : une maison à colombage, anachronique, une autre de style oriental à terrasse à moucharabié, une petite boutique orientale d’épices odorantes...

Même les cimetières ne sont pas tristes ici. La mort fait partie de la culture chypriote et la religion orthodoxe cultive l’espoir d’un renouveau posthume peut-être encore plus que dans d’autres religions, mais là, je ne m’avancerai guère... Les tombes sont en terre, plantées de rosiers, de fleurs variées. Point de caveaux aux marbres pompeux. La photo du défunt, son nom et son âge. Libre cours à l’imagination des vivants pour y ajouter des petites constructions, des petites niches avec des statues qu’on ne s’aviserait pas de dérober, les morts c’est sacré ! Et sur toutes, la petite lampe avec une bougie allumée, qui rappelle que le tombeau du Christ était, paraît-il, éclairé même la nuit d’une lumière mystérieuse. Une impression de paix, de sérénité se dégagent du lieu et on a presque du mal à en
partir tant cela repose l’âme.

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Entre eux, les chypriotes parlent le grec, leur langue si belle et si douce, ils aiment raconter leur histoire aux visiteurs et c’est en anglais qu’ils le font. Un anglais qui roulent les "R", coloré comme leurs paysages même si très éloigné du "Queen’s English", l’anglais académique. Leurs 80 ans de colonisation britannique rendent la chose plus aisée car le grec, si doux et mélodieux, est réservé aux initiés !
Chypre est aussi l’île des chats "cats'island". Ils sont chez eux partout et vivent librement, en ville, à la campagne, dans les ruines où ils se cachent à l’état sauvage. Ce sont des "gouttières" de tous pelages. Depuis près de 10 000 ans, ils y ont élu domicile. Une sélection "naturelle" doit se faire, maladies, accidents, bagarres pour la nourriture. Dans tous les hôtels et lieux publics il est bien précisé : « Do not feed the cats ! » « Ne pas nourrir les chats ! » mais c’est difficile voire impossible pour quelqu’un comme moi, amoureux des animaux, de ne pas partager en cachette un petit bout de mon sandwich avec un chaton plus hardi que les autres ou une future maman au ventre rebondi !
Et je me surprends à lui faire la morale : « Est-ce bien raisonnable, dans ta situation, de faire des bébés ? » Elle emporte le petit bout de pain dans les broussailles... Aucune agressivité chez eux, même sur les plages où ils s’aventurent, en quête d’un reste, dans les restaurants. Je n’ai pas demandé si des campagnes de stérilisation étaient organisées, j’ai peur de certaines réponses...

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Il est temps de refermer l’album et de laisser Chypre à ses fêlures, à ses bonheurs, à sa vie. Selon la formule, on ne sort pas indemne de la rencontre avec ce pays, ces gens. Je crois que j’ai compris assez bien votre âme. Je vous
avais promis, Andrie, Marianna, de devenir votre ambassadrice la plus fervente, cela m’a pris presque deux ans pour le faire mais j’ai tenu ma promesse.
À Andrie, Athos, mes amis, et à leur si belle et grande famille.
À Marianna, à tous les anonymes, toute ma tendresse.

 

Grands parents d'Andrie. Leur histoire est émouvante. Lorsqu'elle est décédée, il est mort de chagrin 3 heures après elle ! Ils avaient près de 100 ans. Ils étaient cousins au départ, mais éloignés. Incroyable symbole d'un amour "éternel" qui a résisté à toutes les tempêtes sur... cette île de l'amour !